Rémunération de l’internat en psychologie: une question de justice sociale!

Pour les étudiantes et étudiants en psychologie, l’internat représente l’étape culminante d’un long cheminement universitaire. Après trois années de baccalauréat, cinq années de doctorat et 800 heures de stage, la formation s’achève avec un internat de 1600 heures durant lequel les étudiants et étudiantes réalisent près de 80% du travail normal de psychologue. Pourtant, les internes ne reçoivent aucune rémunération pour leur travail, et continuent même d’assumer leurs frais de scolarité.

Depuis 10 ans, la Fédération interuniversitaire des doctorant.e.s en psychologie (FIDEP) entreprend des démarches pour que les étudiantes et étudiants obtiennent une rémunération lors de leurs internats. Le mouvement de mobilisation semble être à son apogée depuis que les doctorants et doctorantes ont indiqué leur intention de boycotter leur stage et leur internat dès la rentrée à l’automne 2016. Depuis, plusieurs groupes ont manifesté leur appui et des négociations avec les ministères de la Santé et de l’Éducation sont en cours. Alors que le boycott de leur internat obligatoire permet de faire pression sur le ministère de la santé, le boycott du stage à la clinique universitaire est une stratégie permettant de faire pression sur l’université, qui elle-même fera pression sur le ministère de l’Éducation afin que les négociations ne tardent pas trop. Il faut dire que les doctorantes et doctorants de l’UQAM ont un rôle important à jouer dans ce combat. En effet, il s’avère que le plus gros département de psychologie au Canada est à l’UQAM, comptant près de 500 étudiants et étudiantes. Lorsque ceux-ci et celles-ci décident de perturber leur cheminement académique, les répercussions économiques ont une importance considérable et ont de quoi faire réagir la ministre de l’Éducation.

Rémunérer les internats en psychologie: une façon de réduire les inégalités de genre

Comment se fait-il qu’on en soit arrivé.e.s là ? Pourquoi les étudiants et étudiantes en psychologie ont-ils  et ont-elles choisi de passer à l’action? D’abord, parce que la non-rémunération de cette forme de travail étudiant n’est que le reflet d’inégalités de genre toujours présentes en matière d’emploi, et qu’elle reproduit ces inégalités. Ensuite, parce que notre société accorde une valeur plus importante aux «sciences pures» qu’aux sciences humaines. Le système de santé, fondé sur le modèle biomédical, reconnaît donc peu le travail fait par les psychologues pour le bien-être de la population.

Sur le marché de l’emploi et dans le système scolaire, les inégalités de genre persistent. En effet, tel que le suggère un récent rapport de Statistique Canada, ce n’est que par l’obtention d’un diplôme universitaire que les femmes peuvent espérer obtenir des salaires comparables à leurs homologues masculins. Moins les femmes sont scolarisées, plus l’écart entre leurs revenus et celui des hommes est important.

Pourtant, il s’avère que même posséder un diplôme universitaire n’est pas suffisant, encore faut-il qu’elles «choisissent» le «bon» domaine d’étude. Toujours selon ce même rapport, nous pouvons observer deux grandes catégories d’emploi, correspondant à une division genrée du travail: les emplois liés aux sciences pures, où les hommes sont prédominants (ingénierie, mathématique, physique, etc.) et ceux liés aux services et aux soins, où les femmes sont prédominantes (enseignement, psychologie, soins infirmiers, travail social, médecine familiale, etc.).

Selon Sarah Jane Ferguson, ce serait principalement les emplois liés aux sciences pures qui feraient avancer notre société grâce à l’innovation technologique, ce qui expliquerait donc pourquoi ces emplois sont mieux rémunérés. Il semble que la menace du boycott des stages et des internats en psychologie ait un impact assez important pour faire réagir les instances gouvernementales et les universités.

Alors que les départements de psychologie craignent de perdre des montants investis dans la formation des stagiaires, les gouvernements eux, auront à faire face à des listes d’attente pour des services psychologiques encore plus longues au cours de la prochaine année. Si ces services n’étaient pas vraiment importants dans notre société, à cette heure-ci, aucun dialogue avec les ministres n’aurait débuté. Il est temps que les professions majoritairement occupées par des femmes soient reconnues à leur juste valeur !

Santé mentale et santé physique: un duo fondamental

Une autre question subsiste. Pourquoi les résidents et résidentes en médecine sont rémunéré.e.s alors que les étudiantes et étudiants en psychologie, avec un niveau de formation similaire, ne le sont pas?

La réponse se trouve en partie dans l’idéologie dominante derrière notre système de santé. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (1946) définit la santé comme un état de bien-être subjectif et un équilibre au niveau physique, social et psychologique, notre système de santé au Québec semble plutôt axé uniquement sur la santé physique.

Depuis qu’on a séparé le corps de l’esprit et qu’on a découvert l’utilisation de molécules pour contrôler le corps, l’on a cessé de s’attarder à l’esprit et au contexte social entourant ce corps. L’industrie pharmaceutique serait devenue la solution miracle pour la gestion des symptômes que notre corps nous envoie lorsqu’il est malade ou que notre quotidien devient trop difficile à gérer. On a donc des médicaments pour la concentration, pour le sommeil, pour l’anxiété, pour la dépression, pour supprimer le syndrome prémenstruel et bien d’autres symptômes désagréables. Pourtant, la pilule du bien-être et du bonheur tarde à arriver sur le marché. Va-t-on finir par trouver la molécule qui en serait responsable? Oh, oups, semblerait-il que les ingénieurs ne permettent pas à notre société d’innover sur ce plan. Peut-être parce qu’on ne peut pas gérer tous les problèmes de santé avec des molécules et des grosses machines toujours plus sophistiquées les unes que les autres.

On vit à une époque où l’ensemble des maladies physiques et mentales constitue des conditions chroniques avec lesquelles les individus doivent vivre pendant des années. On se doit d’offrir des soins en santé qui permettent aux individus d’être bien malgré la présence de symptômes chroniques. En thérapie, les psychologues aident, justement, leurs patients et patientes à retrouver un niveau de bien-être malgré leur conditions chroniques et à trouver des ressources intérieures pour s’épanouir. Les travailleuses sociales et travailleurs sociaux aident également les individus à améliorer leurs conditions de vie pour réduire les problèmes sociaux liés à l’apparition de problèmes de santé. Les enseignantes et enseignants apprennent à nos enfants à développer leur esprit critique et à savoir où chercher l’information pour ultimement les aider à maximiser leur accès aux ressources.

Finalement, c’est peut-être parce que le système de santé est devenu un complexe médical, censé rapporter des profits, que les médecins et pharmaciens obtiennent davantage de reconnaissance et un meilleur salaire.

Vers une juste reconnaissance de la valeur du travail étudiant

Cette année, les étudiants et étudiantes en psychologie seront probablement les premiers et premières à oser tenir face au système de santé et d’éducation pour qu’on reconnaisse leur travail. Il est temps que certains courants de pensée dans ces domaines changent. À quoi bon innover pour faire rouler l’économie si le profit ne fait pas le bonheur? Les gouvernements savent très bien qu’une distribution équitable des ressources financières permet d’accéder à des conditions de vie favorisant le bien-être.

La rémunération de l’internat en psychologie s’inscrit donc plus largement dans une lutte pour une plus grande justice sociale et  reconnaissance. Tout être humain a besoin d’être valorisé, reconnu et heureux pour avoir envie de travailler passionnément. D’autres regroupements en sciences humaines souhaitent eux aussi que l’on reconnaisse leur contribution dans le système public à titre d’étudiant ou d’étudiante lors de leurs stages. C’est le cas par exemple du regroupement existant en éducation avec la Campagne de revendications et d’actions interuniversitaires pour les étudiants et étudiantes d’éducation en stage (CRAIES).

S’ils et elles continuent d’être fortes et forts, les étudiantes et étudiants en psychologie ouvriront le chemin à un questionnement social sur la valeur du travail étudiant, la valeur du travail des femmes, et sur l’importance de considérer la santé de façon beaucoup plus globale qu’uniquement physique.

Ferguson, S-J .(2016). Les femmes et l’éducation : qualifications, compétences et technologies. (publication no No 89-503-X au catalogue). Statistique Canada.

OMS (1946). Actes officiels de l’Organisation mondiale de la santé, no2. p.100. Repéré à http://www.who.int/about/definition/fr/print.html

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