Ton professeur est séducteur? Le harcèlement sexuel à l’UQAM

Malgré les nombreuses avancées féministes, les violences sexuelles, comme le harcèlement sexuel, restent encore aujourd’hui omniprésentes. Bien que des recours institutionnels existent au sein de l’université pour les combattre, ils ont besoin d’être perfectionnés, les victimes d’agression sexuelle sont peu écoutée et la culture du viol sur le campus se maintient.

Consentement entre professeurs et étudiantes

Le consentement sexuel doit être libre, éclairé et enthousiaste. Évidemment, cette conception repose sur l’égalité de tous les partis. Comme nous vivons dans une société traversée par de multiples oppressions, l’application concrète du consentement devient alors plus difficile. Lorsque nous devenons conscientes de ces rapports inégalitaires dans notre sexualité, il peut être difficile de les dénoncer, que ce soit pour des raisons économiques ou par peur des conséquences diverses que cela pourrait entraîner. Ainsi, si nous ne sommes pas en mesure de déterminer la proportion exacte de femmes qui vivront de la violence sexuelle dans leur vie au Québec, puisque seulement 5% des crimes sexuels sont rapportés à la police, des statistiques démontrent toutefois que 78,1% des victimes sont des femmes, et qu’à l’opposé, 96,8% des agresseurs sont des hommes. Les violences sexuelles sont donc un problème systémique qui vise particulièrement les femmes. Loin du stéréotype véhiculé par les médias de masse, les agresseurs sont connus par leurs victimes dans 96,8% des cas. Mettons donc quelque chose au clair: les agressions sexuelles ne sont pas le geste d’une personne instable mentalement, il s’agit d’un acte de domination qui peut être posé par n’importe qui que l’on juge «ordinaire».

Il est parfois plus difficile de refuser les avances d’une personne en position de pouvoir ou d’autorité. Par exemple, en dépendant du personnel enseignant pour leurs notes, leurs contrats, leur réputation et la suite de leur parcours universitaire, les étudiantes se retrouvent souvent dans des situations délicates lorsqu’un courriel d’invitation à boire une bière seul à seule est reçu. Pendant longtemps, on ne pouvait qu’estimer l’ampleur du harcèlement sexuel à l’université. L’étude Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire (ESSIMU) a cependant recueilli des données auprès de presque 9000 personnes dans six universités québécoises afin de lever le voile sur la situation. Les données préliminaires indiquent que 37% des personnes sondées ont été agressées sexuellement depuis le début de leur parcours universitaire. De celles-ci, 60% étudiaient au premier cycle. 36% de ces personnes n’avaient jamais parlé de leur agression. Nous pouvons donc bel et bien affirmer qu’une culture du silence demeure.

Les recours institutionnels

À l’UQAM, la voie officielle pour faire des plaintes pour harcèlement sexuel passe par le Bureau en intervention et prévention en matière de harcèlement. Ce bureau est lié à la Politique 16 contre le harcèlement sexuel (actuellement en révision sous le sceau de la confidentialité) et la Politique 42 contre le harcèlement psychologique. Un comité de révision de la Politique 16 a été mis sur pied il y a deux ans, et laisse anticiper de nettes avancées. Toutefois, nous avons pu observer un désir de plus en plus prononcé d’être neutre au sein du comité. Une telle neutralité aurait pour but d’améliorer la confiance envers le Bureau, mais nous questionnons les conséquences de cette posture. Nous ne pouvons nous empêcher d’y voir des ressemblances avec certains discours masculinistes sur la violence sexuelle. Par souci de «neutralité», ces actes sont analysés en dehors de leur contexte, en oblitérant les inégalités de sexe systémiques qui y concourent. Nous assistons en quelque sorte à une dépolitisation du problème. L’existence même de la Politique 16 est menacée, alors qu’une mouvance au sein de l’université souhaite l’intégrer à la Politique 42 sur le harcèlement psychologique. Or, les deux politiques ont des fondements totalement différents. Pour qu’une plainte en vertu de la Politique 42 soit recevable, elle doit être faite dans les 90 jours après le dernier acte, qui doit être compilé avec les autres actes en incluant la date et la conséquence. La plainte sera faite contre l’UQAM pour son manque de prévention. Quant à elle, une plainte en vertu de la Politique 16 peut être faite jusqu’à deux ans après le dernier incident et directement contre l’agresseur. Sans entrer dans les détails, les modifications proposées à la Politique 16 sont progressistes puisqu’elles permettent d’élargir son champ d’application.

Dans la situation actuelle, les coupables font face à des conséquences mineures : avertissement, année sabbatique forcée ou même rien[1]. Si une agression sexuelle impliquant des membres de la communauté universitaire survient à l’extérieur des murs de l’université, par exemple dans un bar, la Politique 16 ne s’applique pas. Encore faudrait-il que les plaintes soient écoutées: en 2012-2013, ce ne sont que deux plaintes sur 112 qui ont été considérées comme fondées. Comment peut-on arrêter le harcèlement lorsqu’il y a une aussi grande impunité? Cependant, nous voyons s’organiser de plus en plus de mobilisations sur les campus pour combattre la culture du viol, comme en témoigne la campagne «Sans oui, c’est non» qui a été menée dans le réseau des UQ l’an dernier. Bien que certains départements se soient opposés ouvertement à l’ajout de la Politique 16 dans les plans de cours, des initiatives comme celle de la Faculté de sciences politiques et droit, qui planifie la tenue d’un cours de 15 heures sur la culture du viol obligatoire pour tous et toutes, comme à Cambridge[2], laisse entrevoir qu’il y a de l’espoir.

Les luttes étudiantes à l’UQAM

La culture du viol continue de régner à l’UQAM. Derrière une romantisation de certaines relations professeur-étudiante, des abus de pouvoir se produisent, momentanément dénoncés par des groupes étudiants.

Récemment, plusieurs scandales ont éclaté, repris par les médias de masse. À la veille d’un colloque sur le harcèlement sexuel en automne 2014, des autocollants de la Politique 16 ont été apposés sur les portes de bureau des professeurs reconnus comme ayant des comportements harcelants envers les étudiantes et des photos de cette action ont été diffusées via les réseaux sociaux. L’UQAM a alors condamné l’action, plutôt que d’investiguer les professeurs en question. Des actions se sont rapidement succédé durant cette session : manifestation interne, création de comité de soutien, colloques, articles, communiqués de presse, entrevues dans les médias, piratage de la liste d’envoi institutionnelle des membres de la communauté universitaire, création d’un collectif féministe en histoire (les Harpies), etc. L’an dernier, dans le cadre d’une campagne annuelle contre la culture du viol, l’AFESH (Association facultaire étudiante des sciences humaines) a aussi posé plusieurs actions: des affiches sur le consentement ont été produites, les collectifs militants comprenant un agresseur ne collaborant pas avec les personnes survivantes se sont vus refuser du financement, des initiatives féministes ont été appuyées et soutenues financièrement, et une présence et une participation aux réformes de la Politique 16 et autres a été assurée. Après plusieurs pressions, une intervenante a été engagée au Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement de l’UQAM. Malheureusement, son contrat n’a pas été renouvelé ce printemps. La raison qui a été donnée par le comité de la Politique 16 était qu’elle était féministe et brisait donc la neutralité du bureau, ce qui le rendrait plus menaçant et pourrait expliquer le faible nombre de plaintes déposées. Il nous faut aussi mentionner, parmi les revers que nous avons subis, les accusations de harcèlement psychologique qui ont été déposées par un professeur vis-à-vis d’une étudiante féministe au printemps 2015 pour son implication dans l’action des collants. Elle a fait face à un possible renvoi de l’UQAM.

Même si la lutte est loin d’être terminée, nous pouvons constater l’émergence d’un rapport de force entre les murs de l’université. En sus, la mauvaise presse de l’UQAM, causée par les événements de l’automne 2014, pousse d’autres institutions scolaires à agir plus rapidement et proactivement. En ce sens, une campagne nationale contre la culture du viol pour notre association nationale, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), permettrait d’augmenter la sensibilité envers cet enjeu à l’échelle du Québec.

[1] Elkouri, Rima “Désolé pour votre agression… (bis)”, La Presse, 22 septembre 2015, http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201509/19/01-4902089-desole-pour-votre-agression-bis.php

[2] Ritchot, Raphaëlle (2016). “Efforts de changement en matière de harcèlement sexuel”, Montréal Campus, 24 février 2016, http://montrealcampus.ca/2016/02/efforts-de-changement-en-matiere-de-harcelement-sexuel/

[3]ANONYM@S (2015), “UQAM champ de bataille: Histoire (incomplète) des actions féministes sur le campus”, 8 mars 2015, http://francoisestereo.com/uqam-champ-de-bataille-histoire-incomplete-des-actions-feministes-sur-le-campus/

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